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« Madame, on a peur. Protégez-nous ». 

il y a 6 jours
3 min de lecture

Hier, je me suis rendue devant un lycée.


J’y ai rencontré des lycéennes et des lycéens mobilisés. Ils m’ont parlé de leurs classes surchargées, de leurs professeurs non remplacés, de la chaleur insoutenable dans leurs établissements, des emplois du temps éclatés. Ils demandaient que l’école ressemble encore un peu à la promesse que la République leur a faite.


Et puis un jeune a jeté un caillou sur une voiture de police. Les policiers sont sortis du véhicule, casqués. À cet instant, plusieurs lycéens se sont littéralement serrés contre moi. Ils m’ont dit  « Madame, on a peur. Protégez-nous ». 


Je n’oublierai pas cette scène.


Je n’oublierai pas leur peur parce que je l’ai vue dans leurs yeux avant même de l’entendre dans leurs paroles. Ces adolescents cherchaient auprès de moi une protection presque instinctive, comme ils l’auraient cherchée auprès d’un adulte familier.

Je me suis demandé comment nous en étions arrivés là.


Comment des enfants peuvent-ils avoir peur de ceux dont la fonction même est de les protéger ?


Bien sûr, un lycéen avait jeté un caillou. Il ne s’agit ni de le nier ni de le justifier. Mais précisément : la puissance de l’État ne l’autorise pas à traiter chaque désordre comme une menace. 


Il faut savoir raison garder. 


Depuis plusieurs jours, des lycéennes et des lycéens se mobilisent partout en France. Ils demandent des conditions d’apprentissage décentes et le Gouvernement y voit une menace. 


La jeunesse doit pouvoir être bruyante et impatiente. Elle doit pouvoir nous reprocher le monde que nous lui laissons. 


Une démocratie qui ne le supporte pas renonce à une part d’elle-même.


Les images du Val-d’Oise disent jusqu’où la réponse absurde de l’Etat peut conduire. Un adolescent de quatorze ans a été grièvement blessé au visage au cours d’une intervention policière. Il est aujourd’hui hospitalisé. 


Je ne crois pas aux généralisations ou aux procès indistincts faits aux forces de l’ordre. 


Mais je me bats pour que  la force de l’État se contienne. 


“La garantie des droits de l’homme et du citoyen nécessite une force publique : cette force est donc instituée pour l’avantage de tous, et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée”.  (DDHC, art 12). 


Il y a dans ces quelques mots de nos prédécesseurs  toute une conception de l’État.


La force publique est nécessaire. Mais elle ne l’est que parce qu’elle garantit les droits. 

Cette conception n’a d’ailleurs rien d’étranger à notre tradition républicaine de la police.

L’ancien code de déontologie de la police nationale, issu du décret du 18 mars 1986 adopté sous l’impulsion de Pierre Joxe, s’ouvrait sur cette affirmation remarquable : “la police nationale concourt (...) à la garantie des libertés individuelles”. Cette formulation a disparu en 2014 … 


Il n’est peut-être pas inutile, aujourd’hui, de nous en souvenir.


Les forces de l’ordre assurent le respect des lois si et seulement si elles agissent elles-mêmes dans le respect des lois.


Une démocratie se distingue précisément par sa capacité à discipliner la force par le droit. Cela suppose que son exercice soit nécessaire, proportionné, ordonné et contrôlé. C’est à cette condition seulement que peut s’établir la confiance avec les citoyens au service desquels la force publique est instituée.


Or c’est cette frontière que nous sommes, peu à peu, en train d’effacer.


C’est parce que je défends une police républicaine que je me suis opposée et que je m’opposerai à nouveau à la proposition de loi instaurant une présomption d’usage légitime de leurs armes à feu par les forces de l’ordre. 


Une police républicaine n’a rien à gagner à l’affaiblissement des règles qui encadrent l’usage de la force. Elle tire au contraire sa légitimité de ces règles.


Il faut aussi entendre ce que nous disent depuis des années certains jeunes des quartiers populaires.


Les contrôles répétés, les verbalisations, le sentiment d’être regardés moins comme des citoyens que comme des suspects possibles : l’ancienne et regrettée Défenseure des droits avait documenté ces réalités. 


J’ai moi-même interpellé à plusieurs reprises le ministre de l’Intérieur à ce sujet.


On peut rappeler les difficultés auxquelles sont confrontés les policiers mais on ne peut pas durablement demander à une partie de la jeunesse de ne pas croire ce qu’elle vit.


Hier, devant le lycée, je n’ai pas rencontré une jeunesse dangereuse.

J’ai rencontré des jeunes qui demandaient qu’on les écoute. J’ai rencontré leur colère, oui.  Mais j’ai surtout rencontré leur peur.


Je voudrais que lorsqu’un lycéen nous parle de classes surchargées, nous lui parlions d’école et que lorsqu’il nous dit qu’il étouffe dans son établissement, nous entendions son exaspération. 


Et lorsque des adolescents se serrent contre un adulte en lui demandant de les protéger, c’est que rien ne va plus.



 
 
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