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Ce que la disparition de 60 millions de consommateurs dit de notre démocratie.

  • 24 mars
  • 4 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 2 jours



Il y a des décisions qui semblent techniques, presque invisibles. La disparition annoncée de 60 millions de consommateurs pourrait passer pour un simple arbitrage budgétaire, une ligne de moins dans le budget de Bercy. Elle dit pourtant beaucoup plus. Elle raconte une transformation silencieuse de notre démocratie : celle qui renonce, peu à peu, à organiser la protection des citoyen·nes face au marché.


Pendant longtemps, le droit français reposait sur la fiction du marché libre et non faussé, d’individus libres et égaux contractant entre eux lors de l’achat d’un produit ou d’un service.


Cette fiction ne résiste pas à la réalité des économies modernes : industrialisation des produits, explosion et soutien à la publicité, sophistication des services financiers, opacité des contrats. Les consommateur·trices sont, en pratique, la partie faible.


C’est dans les années 1970 que cette évidence s’impose et que le droit évolue. Sous l’effet des mobilisations internationales et du travail des associations, un droit de la consommation se construit pour corriger ce déséquilibre : encadrement du crédit, protection contre les clauses abusives, droit à l’information, délais de rétractation… Autant de mécanismes qui traduisent une idée simple mais fondamentale : l’État protège les citoyen·nes face au marché, qui ne s’autorégule jamais au bénéfice de l’intérêt général.


Cette transformation ne tient pas seulement à la loi. Elle repose sur une architecture démocratique plus large, faite d’institutions, mais aussi de contre-pouvoirs. Les associations de consommateurs y jouent un rôle décisif : enquêter, alerter, accompagner, porter des actions collectives devant la justice.


C’est dans cet esprit qu’est créé, en 1966, l’Institut national de la consommation, devenu établissement public en 1990, avec une mission claire : structurer l’expertise au service des consommateurs et des associations. En 1970 naît 50 millions de consommateurs (ancêtre de 60 millions), son magazine, qui deviendra l’un des outils les plus reconnus d’information indépendante, à l’origine de nombreuses enquêtes, y compris sur des sujets sensibles : produits dangereux, pratiques commerciales douteuses, scandales sanitaires.


Mais cette mission a été progressivement fragilisée. Depuis plus d’une décennie, l’INC est régulièrement remis en cause par l’État lui-même, jusqu’à ce que la dernière loi budgétaire acte définitivement sa liquidation.


Autrement dit, la disparition de 60 millions de consommateurs n’est pas un accident. Elle est l’aboutissement d’un long processus, marqué par une pression budgétaire et une remise en cause progressive de la légitimité même de cet outil.


Officiellement, il s’agit d’« assainir » la situation financière et de recentrer l’action publique, notamment autour de Bercy. Mais cette lecture est profondément réductrice.

Informer les consommateurs, ce n’est pas une fonction administrative parmi d’autres. C’est une condition de l’égalité.


Dans des marchés devenus extrêmement complexes ; énergie, télécommunications, assurances, plateformes numériques..., l’accès à une information fiable détermine concrètement la capacité à choisir, à contester, à se défendre. Sans elle, le consommateur est seul face à des acteurs puissants, dotés de moyens juridiques, économiques et marketing considérables.


Les outils comme 60 millions de consommateurs remplissent une fonction irremplaçable : produire une information indépendante, accessible, compréhensible, affranchie des intérêts commerciaux. Ils ne se substituent pas à l’État régulateur, ils le complètent. Ils rendent effectifs des droits qui, autrement, resteraient théoriques.


Dans le même temps, les lobbies économiques n’ont jamais été aussi structurés, aussi présents, aussi influents. Ils produisent leurs propres expertises, financent leurs propres études, investissent les espaces médiatiques, influencent la norme à toutes les échelles. Leur objectif est clair : orienter les règles du jeu et les perceptions.


Loi Duplomb et retour des pesticides, omnibus contre les avancées du Pacte vert, suppression des zones à faibles émissions ou recul sur la protection des terres agricoles : depuis mon élection à l’Assemblée nationale, j’ai vu l’avancée des lobbies contre l’intérêt général.


Ce déséquilibre entre intérêts du marché et intérêt général n’est pas abstrait. Il se traduit très concrètement dans l’accès à l’information. Là où existaient des sources indépendantes se multiplient des dispositifs privés, souvent opaques dans leurs modèles économiques : comparateurs biaisés, contenus sponsorisés, influence commerciale. L’information devient un produit, soumis à des logiques de rentabilité.


Dans ce contexte, supprimer un outil public indépendant comme 60 millions de consommateurs, c’est accentuer encore ce déséquilibre. C’est réduire la capacité collective à produire un savoir critique. C’est laisser davantage de place à des sources d’information dépendantes d’intérêts économiques.


On mesure souvent la vitalité démocratique à ses institutions les plus visibles. Mais elle se joue aussi dans ces espaces plus discrets, où se construit la capacité concrète des citoyens à agir dans leur vie quotidienne.


La disparition de 60 millions de consommateurs est, à cet égard, un signal faible mais révélateur : celui d’un État qui se retire là où il devrait garantir l’équilibre ; celui d’une démocratie qui accepte que l’information, condition de l’égalité, soit de plus en plus captée par des intérêts privés.


Une démocratie solide ne laisse pas les citoyens seuls face au marché. Elle organise leur protection, leur information, leur capacité à contester. Renoncer à ces outils, ce n’est pas seulement faire une économie. C’est faire un choix de société.


Et ce choix, aujourd’hui, est clair : à mesure que les contre-pouvoirs s’affaiblissent, les lobbies avancent. Et avec eux, une démocratie où l’intérêt général recule, au profit de l’intérêt du marché.


 
 
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